La coutume télévisuelle voulant que l’on termine l’année par un bêtisier, je m’en voudrais de déroger à la règle. Cependant, ce site ayant ouvert le 1er janvier, je m’accorderai un délai supplémentaire dans le but louable de vous faire profiter des plus magnifiques fiascos qu’il nous a été donné de voir dans l’histoire de notre pays. L’année 2004 fut en effet particulièrement riche en loufoqueries, pantalonnades et autres déculottées impliquant le locataire de l’Elysée, le gouvernement et plus généralement les institutions de cette république. Rien d’étonnant à cela : les périodes de décadence sont un terreau fertile pour la bêtise et la stupidité. C’est certes regrettable, mais puisque nous y sommes confrontés malgré nous, autant prendre le parti d’en rire !
Je commencerai par cette affaire mémorable dont je garde un souvenir ému. Il y a un an, un mystérieux groupe AZF fait son apparition. D’abord de manière anonyme, par des courriers au ministre de l’intérieur et au président de la république, puis par l’intermédiaire de petites annonces dans les journaux. Le choix des pseudonymes est déjà révélateur d’un esprit facétieux : mon gros loup et Suzy, ce dernier sobriquet étant réservé à l’inénarrable Nicolas Sarkozy. Les médias sont au courant et gardent le secret sur ordre du gouvernement. La Dépêche du Midi finit cependant par révéler l’affaire, ce qui est heureux car il eut été regrettable que nous ignorassions les tribulations des autorités républicaines.
Passons à la partie sérieuse de l’affaire. Les membres de ce groupe menaçaient de faire dérailler des trains si les pouvoirs publics ne leur remettaient pas une rançon. Ils prétendaient avoir déposé des bombes réalisées par leur « aimable artificier » (sic) à divers endroits du réseau français. Pour donner du poids à leur demande, les terroristes en herbe indiquèrent à la police un emplacement sur une voie ferrée. Les inspecteurs rendus sur les lieux constatèrent la présence d’un engin explosif perfectionné. Ils prirent donc au sérieux les revendications.
La remise de la rançon fut organisée sous la forme d’un jeu de piste en hélicoptère. Cette tentative échoua, le pilote ayant manqué le lieu de rendez-vous. Cependant, la menace d’AZF se faisait plus insistante. Le ministre de l’Intérieur prit donc la décision de mobiliser les agents de la SNCF afin de leur faire parcourir les milliers de kilomètres de voies à la recherche d’éventuels engins explosifs. Cette recherche ne donna rien. Enfin, l’affaire se termina (du moins officiellement) quand Suzy reçut son dernier message : AZF annulait son ultimatum, prétextant qu’une période de mise au point lui était nécessaire.
Si j’en crois la presse, le correspondant d’AZF se faisait remarquer par son style soigné et son vocabulaire choisi. Il dénonçait un enseignement réducteur, une économie dévoyée, des politiciens davantage occupés d’eux-mêmes que de l’Etat, des médias complices. Ses courriers ne portaient pas la marque habituelle des terroristes : logorrhée mystique des islamistes ou jérémiades assommantes des gauchistes. Je me plais à imaginer un gentleman terroriste, disciple d’Arsène Lupin ou de Spaggiari. Selon les enquêteurs, certains termes faisaient penser au vocabulaire militaire. Peut-être s’agissait-il d’un ancien officier, écœuré par l’état de la Nation, qui voulait jouer un bon tour aux arrivistes prétentieux des ministères ? L’hypothèse du canular géant me paraît d’autant plus plausible que rien n’indique qu’AZF ait eu l’intention de mettre ses menaces à exécution : le groupe a en effet révélé l’emplacement de son unique engin explosif. La présomption d’innocence ne s’appliquant pas qu’aux politiciens, force est de conjecturer que les membres d’AZF n’étaient pas motivés par d’abjectes intentions. La tarte à la crème qu’ils ont envoyée aux visages du ministre et du président est d’autant plus admirable qu’ils risquaient gros s’ils étaient découverts. Mais peut-être étaient-ils quasi sûrs de leur impunité ? En tant qu’anciens militaires, ils connaissaient l’état de délabrement des autorités... En tout cas, ils ont réussi à mettre au boulot des centaines de cheminots syndiqués, ce qui mérite nos applaudissements soutenus !
La question que je me pose est la suivante : pour une affaire de ce type révélée, combien sont passées sous silence ? Car, ne nous leurrons pas : notre pays étant en phase de décomposition avancée, ce genre d’initiative a tendance à se généraliser. D’ailleurs, à la même période qu’AZF, une lettre d’un pseudo mouvement islamiste parvint aux journaux. L’analyse du texte orienta les soupçons vers un canular de l’extrême droite : on y faisait en effet référence à Charles Martel. Mais, peut-on en vouloir aux éternels parias de jouer des tours aux principaux responsables du gâchis ? Messieurs les arrivistes, l’heure de la tarte à la crème a sonné !